Interview de Frédéric Rauch : Pourquoi la crise du Covid-19 finit-elle par condamner le capitalisme ? » à paraître dans l’Humanité des débats

Interview de Frédéric Rauch :  Pourquoi la crise du Covid-19 finit-elle par condamner le capitalisme ? » à paraître dans l’Humanité des débats

1/ En quoi la crise du Covid-19 actuelle met-elle en accusation les modes de productions et de consommations dominants ?

D’abord, elle montre l’effet tragique des politiques d’austérité. Elles se sont traduites dans le champ sanitaire par, entre autres, un effondrement des capacités d’accueil hospitalières. Concrètement, le nombre de praticiens hospitaliers est passé d’à peu près 100 000 dans les années 80 à 74 000 en 2020 (42 000 à l’hôpital public). Et en 18 ans (1998-2016), l’hôpital a perdu 84 462 lits ! Malgré une hausse et un vieillissement de la population, le nombre de lits pour 1 000 habitants est passé de 8 en 2000 à 6 en 2016…

Ensuite, cette crise sanitaire met le doigt sur la crise d’efficacité du capital. Elle révèle les contradictions d’un modèle économique assis sur la financiarisation de l’économie mondiale et l’extrême fragilité d’un modèle productif entièrement tourné vers la rentabilité financière. Les entreprises internationalisées n’ont pas résisté aux ruptures d’approvisionnement induites par les confinements nationaux.Comme en 2008, c’est toute la cohérence de ce modèle économique qui est interrogée.

Enfin, parce qu’elle fait aussi écho aux pandémies de ces dernières décennies, cette crise sanitaire pointe de nouveau les dangers pour la planète et le vivant d’une exploitation sans mesure des ressources naturelles. Elle donne à voir qu’une organisation de la production et de la consommation visant le seul objectif de rentabilité financière n’est définitivement plus compatible avec le développement des sociétés humaines et la pérennité de la planète.

2/ Dans ce contexte, le « plan de relance » du gouvernement Macron-Castex est-il à la hauteur, et surtout est-il adapté aux défis posés par cette crise mondiale à dimension sociale, économique, environnementale et sanitaire ?

Non, car ce plan n’est pas un « plan de relance » mais un gigantesque plan de soutien aux profits ! Sous couvert d’une relance de l’investissement, il ne formule que de nouvelles « baisses de charges » des entreprises.

Or le soutien aux profits ne suffit pas à relancer la machine. Il ne suffit pas d’ouvrir le robinet à euros publics pour que cela se traduise immédiatement par des emplois, des investissements écologiques et de la reprise économique. C’est faire abstraction de la logique du capital. Il n’y a qu’à voir l’avalanche des PSE dans tous les secteurs malgré les centaines de milliards mis sur la table…

3/ Comment sortir de ce système capitaliste mortifère à courte vue et quelles mesures faut-il prendre ?

Il faut opposer à la cohérence du capital une cohérence alternative et radicale qui fasse le poids. Et s’appuyer sur le réel des luttes pour cela. Et ce réel aujourd’hui, c’est principalement l’explosion du chômage et de la précarité, et la domination de la finance sur l’économie et le vivant.

Dans le capitalisme, l’emploi est une variable d’ajustement des objectifs de rentabilité du capital. Face à une baisse d’activité ou aux effets de la révolution informationnelle, le capital répond toujours par le chômage. Sortir de cette logique implique de sécuriser les trajectoires professionnelles et de vie. C’est l’objet de la sécurité d’emploi ou de formation : une institution publique qui assure une mobilité choisie des salariés, avec sécurisation et progression des revenus, en articulant emploi et formation tout au long de la vie, sans passer par la case chômage et sans non plus s’opposer aux exigences d’adaptation de l’appareil productif mais bien en cherchant à y répondre. Le changement de logique est radical. En dépassant ainsi le marché du travail, le travailleur tend à sortir de sa condition salariale. Il échappe en partie à la domination du capital sur sa vie et devient en même temps l’instrument d’une nouvelle efficacité sociale par le développement de ses propres capacités.

Qu’est-ce qui empêche d’aller dans ce sens ? La domination du capital. A la recherche de la rentabilité financière maximale, le capital impose ses exigences dans les gestions d’entreprises pour assurer un partage des richesses qui lui est strictement favorable. Il peut le faire parce qu’il a le monopole sur l’utilisation de l’argent. Pour sortir de cette domination et modifier durablement le partage des richesses, il faut donc changer la façon de les produire. Et pour cela décider collectivement à quoi doit être utilisé l’argent des profits, des fonds publics et du crédit. Cet argent est celui de la société, il doit être mis au service du développement de l’emploi, des productions écologiques et des services publics. Pas de la maximisation du profit. Cela implique de travailler à réduire le coût du capital et d’introduire des critères d’efficacité économique, sociale et écologique dans les gestions d’entreprise. Ce qui ne peut faire l’économie d’une démocratisation de l’entreprise.

Emploi-argent-démocratie, il y a là le socle d’une cohérence d’ensemble. A chacun de s’en saisir et de l’enrichir.

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